IV. MARI, PERE ET AMANT : L’ECHEC. 1933-1941.

 

 

 

 

 

 

 

A. A l’heure des bilans.

 

 

 

 

Roché a 54 ans. Il est marié à une femme avec laquelle il n’habite pas et qui ne veut plus le voir. Il a une maîtresse qui veut le tuer et lui demande de l’argent. Il a un enfant, dont la mère se fatigue de tout ce roman qui se déroule mal. Il avait pourtant tenté d’organiser sagement sa vie en aménageant son emploi du temps afin que chacune ait sa part et que lui soit tranquille. Mais ses trois femmes l’en empêchent. Il a du mal à comprendre pourquoi. Longtemps son système a parfaitement fonctionné. Il n’en reste plus rien maintenant.

 

 

 

1. Helen.

 

 

Leur ultime rencontre date du 15 juillet 1933. Celle qui a renversé toutes les bases du  « système Roché » n’est pourtant pas absente de la suite de l’histoire. On peut même dire qu’elle sera l’une des obsessions majeures de Roché jusqu’à sa mort. Mais pour le moment, Helen se rappelle à lui par le biais de son avocat. Roché est prêt à payer pour mettre un terme définitif à ce psychodrame. Il se sent des devoirs envers elle, envers ses enfants, envers Franz. Et payer, c’est un moyen de se mettre en règle. Il accepte ainsi de prendre en charge les études de Kadi jusqu’à ce qu’il ait vingt-et-un ans, c’est-à-dire pendant cinq ans. Les tractations traînent, et Helen exige toujours davantage. Roché est tenté de tout céder pour se débarrasser d’elle. Son avocat l’en dissuade. Helen demande trop : non seulement une pension pour Kadi, mais aussi de l’argent pour elle, des œuvres d’art, dont tous les Brancusis... Finalement, la tractation aboutira, avec une somme d’argent payée immédiatement, et une pension versée en plusieurs fois.

 

 

Le bilan est amer. Lorsque la fin d’une histoire s’achète, c’est que l’histoire, au moins à partir d’un certain moment, n’a pas été belle, n’a pas été ce qu’on croyait. Lorsque Roché aime Helen, il a quarante-et-un an, elle en a trente-quatre. Ils ont le temps de construire une vie, et de la réussir. Au lieu de cela, malgré un discours souvent euphorique sur le caractère exceptionnel de cet amour, ce sont les coups bas, les vengeances, la suspicion qui gouvernent leur relation. Certainement ils ont connu de grands moments de bonheur. Mais celui-ci est essentiellement physique, sexuel. Il y a une intensité dans la jouissance que l’un et l’autre n’ont pas trouvée ailleurs. Elle peut, peut-être, suffire à une histoire irrégulière dans le temps, où chacun construit sa vie de son côté. Mais dès lors qu’une vie commune est envisagée, elle révèle vite ses limites et souligne davantage encore la formidable erreur qu’ils ont commise. Helen est peut-être trompée par l’image de Roché que lui présente l’amitié de Pierre et Franz : si l’amour de Pierre est à la hauteur de son amitié pour Franz, de sa qualité et de sa durée, alors il est un homme exceptionnel, qui réussit la synthèse de la plus grande intensité amoureuse et du temps. Et Pierre peut participer de cette illusion : n’est-il pas un « monsieur qui sait faire l’amour avec des dames », un peu mécanique mais avec « plaisir garanti [1]» qu’Helen transforme en homme tout entier dévoué à son service, et qui effectivement, lors des premiers séjours, manifeste un amour puissant et exclusif. Pourquoi n’en serait-il pas toujours ainsi ? L’image d’Helen traverse vraisemblablement le même prisme déformant : une femme qui prend comme amant le meilleur ami de son mari, ce que le mari accepte, encourage et vit avec eux, n’est-ce pas une femme qui s’est libérée, au sens où l’entend Weininger, qui a dépassé le cadre étriqué des amours bourgeoises ? Et Roché ne vit-il pas avec elle un amour exceptionnel à Hohenschäftlarn, dont ne souffrent pas ses aventures parisiennes ? N’est-ce pas là la preuve qu’ils peuvent dépasser tout ce qui est vécu habituellement et inventer de nouvelles règles pour une vie plus libre ?

 

L’échec est patent. Pas seulement l’échec de leur relation, qui est total. Mais il semble avoir aussi contaminé l’ensemble de la vie de Roché. Sa vie est ratée à cause de cet envahissement qu’il a subi sans le désirer, auquel il s’est soumis sans rien lui opposer. Il n’a pas réussi avec elle, alors qu’il pense désormais qu’il aurait pu réussir sans elle. Une petite vie tranquille, avec Mno à Saint-Robert, pense-t-il en 1933. Le constat est plein d’amertume. Cette période a gâché sa vie, il n’en reste que de la douleur. Et des carnets, qui sont une source de réconfort pour Roché. Lorsqu’il les relit, ce qu’il a déjà fait en 1921 et 1922, ce à quoi il s’occupe de nouveau en 1933 et 1934, il est constamment ébloui par leur histoire. Comme si les maux qu’elle avait générés étaient oubliés. Ou encore avec cette inconscience, qui pourrait être du cynisme, qui se réjouit de l’esthétisation de cette période dès lors qu’elle est représentée comme une fiction : car bien sûr les beaux moments d’amour sont écrits, décrits avec précision et sans artifice autre que le code propre à Roché. Mais l’on trouve aussi les avortements, les séjours sordides, les tromperies de l’une ou de l’autre, les coups échangés, rien qui puisse éblouir par la beauté du geste. A moins qu’il ne pressente que seule l’écriture peut le sortir de cet échec, comme il en avait peut-être l’intuition dès le début de cette liaison en voulant en faire une aventure littéraire, la transformant pour la faire passer du réel à la littérature. La littérature a des droits - des devoirs aussi - qui ne s’accordent pas forcément avec les contingences du quotidien.

 

Il subsiste donc le Journal, ce qui compte tenu de la révolution entreprise constitue un maigre fruit. Et un fils. Mais avec une autre.

 

 

2. Denise et Mno.

 

Le pouvoir d’Helen continue pourtant de s’exercer. Même invisible, surtout invisible, elle demeure redoutable. Elle est encore à Paris et représente, compte tenu des menaces qu’elle a proférées, un risque pour Roché et sa famille. Elle écrit plusieurs fois à Mno pour tenter d’organiser une riposte commune face à Pierre et lui soutirer le plus d’argent possible. Et pour cela elle lui révèle tout : Denise, Jean-Claude. Mno est effondrée, mais refuse l’association. Pierre et Denise croient voir Helen partout. Une voiture est-elle immobilisée longtemps devant chez eux ? Sans doute Helen les surveille-t-elle. Le téléphone sonne-t-il et l’on raccroche dès qu’ils prennent la ligne ? Toujours Helen. D’autant qu’elle écrit à Mno que les conditions financières arrêtées n’effacent pas « le crime ». Chez elle, plus personne ne peut prononcer le nom de Pierre. Et s’il faut absolument le désigner, elle emploie le substitut : « le menteur ». Helen, jamais là, partout présente. On ne sait si ces menaces sont fondées ou si Pierre est saisi d’une paranoïa qu’il transmet à son entourage. Il est clair qu’elle les terrorise. Pierre se rend même chez un psychiatre pour connaître les conditions d’un éventuel internement. Mais il n’y a pas assez d’éléments pour cela. Il prévient aussi la police, comme il l’avait déjà fait quand elle le menaçait avec son pistolet. Son entourage, auquel il avait jusqu’alors caché la présence de Jean-Claude, et notamment Janot, cette ancienne maîtresse qui est devenue une de ses plus proches amies, prend l’affaire au sérieux. Elle leur propose de s’installer à la Bastidette, cette maison dont elle a hérité près de Gaillac. Ce qu’ils acceptent avec empressement. Ils y arrivent le 12 septembre 1933. Il y aura d’autres menaces, d’autres soupçons, quand ils rentrent à Paris au début du mois d’octobre mais le temps atténue les craintes.

 

L’onde de choc se propage. Helen était le danger imminent. Une fois neutralisée, au moins dans ses rapports avec Pierre, il n’y a plus que Denise et Mno. A trois, les effets étaient ravageurs, mais les exigences d’une seule se répartissaient sur les deux autres. Désormais, Denise et Mno se retrouvent face à face. Denise ne supporte plus cette situation. Mno non plus, d’ailleurs, qui subit les affronts de la femme légitime. Et Pierre a beau essayer les discours trop bien rodés sur la place de Mno qui n’entre pas en concurrence avec Denise, rien n’y fait. Elle exige que Roché rompe définitivement, qu’il demande le divorce. Roché est dépassé par toutes ces demandes de Denise qu’il n’avait pas prévues. Il répond qu’il fera ce qu’on voudra dès lors que les deux femmes seront d’accord. Mais la situation est compliquée : Mno refuse de voir Roché, il faut écrire ou trouver des tiers. Denise juge l’affaire trop longue. A nouveau, Roché est plongé dans des démêlés qui sont bien loin de la vie calme à laquelle il aspire. Et il ne comprend toujours pas pourquoi ses femmes ne peuvent pas s’entendre. D’autant qu’il ne tient pas du tout à rompre avec Mno. Il y pense pendant tout le trajet qui le ramène de la Bastidette; il demande de ses nouvelles à la concierge de la rue Froidevaux.

 

Pour soigner les nerfs malades de Denise, ils se rendent chez Mme Bellemin, qui s’est déjà occupée d’elle et qui se propose pour servir d’intercesseur. Chacun expose la situation, par écrit, et Mme Bellemin tente une médiation, tout en essayant de calmer les nerfs de Denise. Celle-ci est intransigeante, ne peut plus accepter l’idée de Mno. Roché essaie lui au contraire de trouver un modus vivendi qui ne léserait pas Mno. L’affaire est longue et compliquée. N’importe quel mot mal interprété génère de longs conflits entre les deux femmes. Quand Mno termine une lettre à Pierre en lui disant qu’elle l’aime, Denise dit à Roché de s’en aller et d’aller rejoindre sa femme. Mno finit par obtenir le droit d’habiter rue Froidevaux et de jouir de Saint-Robert quand elle le souhaite. Roché lui donne de quoi vivre. Il semble en revanche que Mno ne veuille plus le voir[2] pour un certain temps. Denise reconduira l’interdiction plus tard. Mno ne tolère pas qu’il ait pu jeter son dévolu sur une autre qu’elle pour faire un enfant alors qu’elle a avorté pour lui. Elle avait déjà congédié Pierre quand il lui avait annoncé la grossesse d’Helen. Il s’agit d’autre chose ici : non seulement elle n’est pas prévenue par son mari et est mise devant le fait accompli, mais en plus elle n’assume pas l’existence de cet enfant né d’une autre qu’elle : aurait-il pu en être autrement pour un enfant d’Helen ? Rien n’est moins sûr tant elle tient à Pierre mais sans vouloir connaître ce qui se passe dans sa vie en dehors d’elle. Dès qu’elle sait, elle ne peut plus le souffrir. Mais elle ne peut rompre tout à fait. Elle poursuit sa correspondance avec Roché. Elle se rend à Saint-Robert où elle se fait désormais appeler madame Roché : perdre cette identité, c’eût été perdre toute sa vie, toute dévouée, dans le respect de sa liberté, à celui qui est finalement devenu son mari. Roché répond au courrier. Mais il comprend bien qu’avec Mno, c’est fini, qu’ils ne vieilliront pas ensemble.

 

Le paysage de la vie de Roché s’est considérablement transformé. Son idéal de vieillesse se composait de douces soirées à faire son œuvre, avec Mno à ses côtés, et de longues conversations avec Franz qui, par égard pour sa femme, ne tient plus à revoir Pierre, bien que lui, dit-il, n’ait rien à lui reprocher. Une nouvelle vie commence alors.

 

 

 

 

B. Père et amant ?

 

 

 

Roché est d’abord saisi d’un sentiment de libération : qu’il n’ait plus besoin de se rendre chez Helen, qu’il n’ait plus le droit d’aller voir Mno lui laisse du temps libre, ce dont il n’avait jamais profité jusqu’alors. De plus il affiche maintenant au grand jour une situation clandestine depuis deux ans, ce qui simplifie les relations avec tout le monde. La petite famille est toujours installée à Bellevue, puis achète en 1937 une maison à Sèvres, au numéro 2 de la rue Nungesser-et-Coli, qui est surnommée « la Maison du Train ».

 

Pierre et Denise essaient de faire « la petite sœur », qui n’arrive pas à « s’accrocher ». Denise suit alors un traitement important, va en cure dans l’année 1934, mais rien n’y fait. La petite sœur ne vient pas et il faut opérer Denise, ce qui est fait par son beau-frère, médecin à Saint-Martin en Haut, près de Lyon. Il n’est plus question d’enfant pour l’avenir[3].

 

L’éducation du petit Poto ( Jean-Claude) n’est pas sans poser problème aussi. L’expérience d’une espèce de camp d’été selon la méthode Montessori à laquelle Roché s’intéresse depuis longtemps est manifestement un échec, la conjugaison des résistances de Denise et de Jean-Claude rendant vite l’initiative caduque. Les rapports entre Denise et son fils sont manifestement compliqués et souvent tendus. Les cris et les larmes de l’une et de l’autre rythment la vie de la maison, et Roché note souvent que Denise s’y prend mal avec son enfant. Il ne fait pas de remarque sur lui-même, mais l’on peut supposer qu’il n’apaise pas les situations : les conflits sur la question de l’éducation semblent prendre des proportions importantes. En 1956, soit plus de vingt ans après, il rapporte ce propos tenu à Denise : « Prends entièrement sur toi son éducation [celle de Jean-Claude], mais abandonne-moi entièrement le prochain ». Mais le prochain ne vient pas. Si l’atmosphère se tend vite, si les remarques sont peu appréciées, c’est aussi que Roché est très peu présent à la maison. Car après les premiers mois passés avec Denise qui fleuraient bon la liberté retrouvée, il lui est nécessaire de prendre de la distance, de ne pas se trouver submergé par un quotidien qui non seulement est celui d’une femme mais aussi celui d’un enfant. Roché retourne habiter Paris. Les visites à Sèvres sont rares, une ou deux fois par semaine, Denise se rendant parfois boulevard Arago.

 

Depuis la mort de Clara, sa mère, Pierre a réorganisé cet appartement avec Denise. Il devient le lieu parisien de Roché, où il travaille, reçoit, habite le plus souvent. Il travaille avec ses peintres, ceux qu’il aide financièrement, Perdriat, Papazoff, Pruna. Il reçoit des clients, des amateurs, des amis. Marcel Duchamp, par exemple qui au cours de cette période est souvent à Paris et pratique les échecs. Il y a bien sûr tous les peintres qu’il connaît et qu’il retrouve dans les cafés ou dans leurs ateliers. Brancusi aussi, dont il reste très proche. Il est également en relation très étroite avec les musiciens, Fred Barlow notamment. Cette période marque une grande continuité dans la vie de Roché.

 

A-t-il des maîtresses ? Il est tout de même probable que Roché ne s’interdise pas de voir des femmes, lui qui en a connu même aux moments les plus extraordinaires de son histoire avec Helen. A Paris, il est certain qu’il voit Janot, avec laquelle il est ami depuis longtemps. Et elle peut aussi lui offrir quelque jeune fille peu farouche pour les nuits passées chez elle, comme elle l’a déjà fait. Certainement, la fin de ce qui était son mode de vie modifie sa manière de voir : Helen, Mno, l’installation avec Denise, tout cela laisse des traces et fait de l’amour tel qu’il pouvait l’entendre un rêve ou un souvenir. Il n’est sans doute plus le Roché triomphant et séducteur, non pas prétentieux car tel n’est pas son genre en société, mais sûr de lui-même. Son histoire l’a meurtri et il ne cesse de la retourner dans son esprit. Et puis, malgré tout, il y a l’âge et ses préoccupations pour l’avenir. Depuis longtemps déjà, la question de la mort le travaille, particulièrement les morts de sa grand-mère et de sa mère. Il suit les différentes maladies héréditaires qui touchent branche paternelle et branche maternelle, se lance dans des probabilités improbables. Mais le souci est réel.

 

Les voyages avec Bala favorisent évidemment ses infidélités. Et Bala est souvent en Europe, sollicite fréquemment Roché. Il est à Paris à la fin de l’année 1933, il revient sur la Côte d’Azur en 1934. Chaque fois, Roché est appelé, se précipite, se met à son service. Chaque voyage de Bala est l’occasion pour ceux qui travaillent avec lui de fêtes, réceptions, virées bien arrosées. Le jeune maharajah se délecte de la vie occidentale et il est très introduit dans les milieux parisiens. Mais il aime aussi les meubles, la peinture, les tapisseries et Roché met à disposition ses adresses. Il s’active beaucoup pour lui pendant toutes ces années, et demande parfois l’aide de Denise pour tenir la comptabilité et la gestion des deux maisons que Bala possède en France. Bala est à l’évidence moins amateur que ne l’était Quinn, le travail n’est pas de même qualité, et il a l’habitude qu’on le serve quoi qu’il demande, même si ce n’est pas forcément dans les prérogatives. Mais le salaire est relativement important et surtout régulier.

 

            Avec Bala arrivent aussi le mode de vie indien et la philosophie orientale. Roché, lors de son voyage à Indore, s’est plu à observer l’un, à s’intéresser à l’autre. Lors de son retour en France, il voyageait avec un couple, les Penrose. Roché les retrouve par la suite. Peut-être mettent-ils Roché en contact avec des adeptes hindouistes ? En tout cas, au cours de ces années, Denise et Pierre deviennent des membres actifs d’une secte et suivent avec attention, la plupart du temps, les conférences et les réunions sur ce thème, notamment celles de Gurdjieff. Il n’est pas impossible que Denise et Pierre se soient rendus dans la villa de ce « guide spirituel » pour y suivre son « enseignement ». Roché lit aussi beaucoup d’ouvrages sur la question et médite. Ils sont « les disciples[4]» d’un maître, Marc Rohrbach, qui, à plusieurs reprises, est mentionné dans le Journal. Il est difficile de comprendre le cheminement de Roché concernant cette conversion. Esquissons quelques explications possibles. Lors de son séjour en Inde, Roché est émerveillé par la vie qu’il découvre. Il l’écrit notamment dans ce texte sur les Sadous[5] rédigé dès 1933, c’est-à-dire lors de son premier voyage ou tout de suite en rentrant. Il souligne nettement la philosophie dont ils sont les témoins vivants, comme nous l’avons vu. Il évoque aussi le rôle qui est le leur dans le système de procréation en place :

 

                        En voici un, accroupi, appuyé sur la croix qui termine son bâton, les yeux sont baissés,                il médite avec un quart de sourire ineffable. Il est plus beau que n’importe quel premier                       d’Hollywood ou d’Oberammergau. Il évoque le Christ.

                        Aussi immobiles que lui, accroupies sur leurs talons, à deux pas, guettant son mystère                 et sa beauté, deux femmes sont là, une de vingt ans, une de quarante, qui semblent la                        mère et la fille. A aucun moment, il ne paraît les voir. Elles se repaissent de son visage,              dessiné par De Vinci, comme j’aimerais m’en repaître moi-même. Je repasse une heure                     plus tard, les trois n’ont pas bougé.

                        Les femmes le scrutent encore plus fort, commencent à être sûres que « c’est bien lui et                       non un autre. »

                        Est-ce leur prophète qu’elles choisissent ? Une nouvelle incarnation qu’elles                              pressentent ?

                        Une Européenne qui habite ici et que ce spectacle a également arrêtée me dit que                                 l’intérêt de ces deux femmes est encore plus direct, qu’elles veulent que leur race                             enfante un saint, que pendant les fêtes du Holi qui vont venir, les femmes ont, un jour                 par an, l’initiative et que la plus jeune s’offrira à lui pour concevoir.

                        - Et il ne verra jamais l’enfant qu’il aura fait ? Il ne repassera jamais par ici ?

                        - Non et peu leur importe.

 

Le texte se poursuit ainsi :

 

                        Si une femme mariée n’a point d’enfant, elle peut obtenir aux prières d’un Sadou de lui              en faire obtenir un.S’il est notoire que son mari est impuissant ou stérile, elle a le droit                     de s’adresser à un autre homme - et un fils de Saint peut être un plus grand Saint[6].

 

            Il y a dans ce sadou et dans les rites qui l’accompagnent une philosophie qui séduit évidemment Roché. Ce rôle de saint, détaché du monde, un Christ non par l’attention qu’il porte à l’humanité, mais au contraire par le détachement de la matérialité misérable de celui-ci, peut bien être celui du poète. Quant au rôle de géniteur choisi par les femmes en fonction de l’image qu’il donne de lui quand on vient le désigner, il semble fait pour l’homme Roché, surtout si la suite ne le concerne plus. La sexualité et la procréation prennent ici une allure particulière et Roché pense certainement aux avantages que cela procure. D’autant que les sadous, même s’ils jouent un rôle dans la pensée, se concentrent également -surtout ?- sur leur sexe, organe pour lequel ils sont justement recherchés. Roché décrit le phénomène dans un autre petit texte de la même époque :

 

 

                        La dimension de l’organe mâle joue ici le même rôle que sur les murailles de Pompéi.

                        [Il paraît que] les nourrices touchent [et tiraillent] les [petits] sexes de leurs nourrissons              pour les développer.

                        Certains hommes portent des poids attachés à leur sexe pour les allonger.

                        J’ai vu un Sadou marcher avec [qui portait sur lui un petit musée] un sexe comme un                 boudin [qui à l’état calme] lui pendait à mi-cuisse.

                        Ce sexe était pris dans une sorte de double châssis de chasteté, avec une serrure dont le                        sadou avait la clé à son cou. Le lourd appareil servait pour l’allongement.

                        L’érection reste-t-elle proportionnelle ou cet étirage en réduit-il le rendement ?

                        Malgré mes questions je n’ai pu l’apprendre. Mais on m’a dit que l’exhibition de cette                spécialité rapportait au sadou de quoi vivre[7].

 

 

Une vie entièrement consacrée au sexe, qui garde ses secrets, et aux femmes qui vouent un véritable culte à la virilité ainsi incarnée : le sadou pourrait bien être une figure superlative ou idéalisée de Roché. Une espèce de rêve de l’homme conçu comme une mécanique sexuelle, un peu philosophe, loin des tracasseries féminines, mais se consacrant pourtant exclusivement à elles. Certes la vie des sadous ne se résume pas à cela. Ce sont tout de même les traits qui frappent Roché lorsqu’il est sur place. Nul doute que ce sont des images qui lui viennent à l’esprit lorsqu’il est question de l’hindouisme.

 

A cet argument sexuel, nous pouvons ajouter aussi la versatilité des opinions de Roché, dans une époque où les questions idéologiques saturent le débat intellectuel, alors qu’il est « minuit dans le siècle » en Europe. L’incapacité à participer à ce débat - pour quelle raison, on ne sait; Roché se plie souvent à l’air du temps - peut aussi expliquer qu’un discours en dehors de ce monde et de ces infernales réalités ait pu l’attirer. Et Roché poursuivra longtemps sa méditation sur le Grand Tout et l’Univers, sur une fusion originelle où tous les éléments sont en contact les uns avec les autres.

 

Il semble enfin que ce soit aussi un facteur de réunion conjugale : Roché est catholique, Denise est protestante, ils s’intéressent tous deux à l’hindouisme : non pour dépasser un clivage religieux, qui, mises à part quelques réactions dénotant telle ou telle éducation, ne paraît pas être un sujet de polémiques, mais pour y trouver l’occasion d’une activité commune, peut-être la seule paisible. La maison de Bellevue, puis celle de Sèvres seront parmi les lieux où s’organisent les activités de ce regroupement. Est-ce une véritable secte ? En tout cas, de nombreux sujets y sont abordés, du couple à l’éducation des enfants. Education qui prend tout son sens dans la préparation de camps de vacances. Pierre et Denise s’impliquent énergiquement dans celui qui est prévu pour six semaines pendant l’été 1939. Pierre s’est particulièrement préparé avec la méthode d’Hebert, selon laquelle l’exercice physique se fait au contact direct de la nature.

 

Roché se refait une vie qui n’a plus la splendeur de celle du dandy, mais qui lui permet de s’occuper de ses affaires, tout en préservant un peu de ce qui fut son passé. Il manque quand même une personne dans sa vie : Franz Hessel. Son nom revient à de multiples reprises :

 

            Rêve que Franz entre radieux et drunk et se jette sur mon lit - jeune encore - chapeau                melon[8].

 

Il pense souvent entrer en contact avec lui, à chaque fois y renonce de peur qu’Helen ne l’apprenne et que la guerre soit ravivée. Il y a au moins une raison qui pourrait faire qu’il s’inquiète davantage de son ami : il sait quelle politique mène Hitler à l’encontre des juifs, puisque Charlotte, l’amie psychanalyste d’Helen, celle qui ramasse la clef le 15 juillet 1933 dans la cour de la rue Mallebranche, Charlotte, donc, a été obligée de quitter l’Allemagne parce que juive. Roché le sait, il le note dans son Journal.

 

 

C. La guerre.

 

 

 

1. Le début de la guerre.

 

 

Roché semble frappé d’une étonnante cécité à l’approche de la guerre. En mars 1939, il a envie de faire un « livre tendre sur l’Europe ». Après un court voyage à l’étang de Berre, il rejoint le camp de vacances du Mûrier près de Grenoble. Mais le 1er août, comme à dix-huit ans, il se déchire à nouveau les ligaments du genou, ce qui l’immobilise et l’empêche de participer pleinement aux activités des enfants.

 

La guerre le trouve à Paris. Comme beaucoup, il est dans l’expectative, quitte d’abord Paris pour se rendre à Melun, dans l’une des villas de Bala. Il y installe Denise et Jean-Claude et en profite pour traduire un document sur la modernisation d’Indore. Il travaille toujours pour Bala qui continue de lui payer son salaire. En mai 1940, il va le retrouver à Nice, où il projette d’écrire un scénario pour Fernandel. Roché connaît moins les cinéastes que les peintres. Mais sa collaboration avec Abel Gance, les diverses transactions qu’il effectue pour le théâtre le mettent en contact avec différentes personnes du métier et quelques metteurs en scène - Cocteau, bien sûr mais aussi Jean Renoir, pour lequel il travaillera.

 

Il apprend par son avocat, maître Daubas, qui s’est occupé des transactions financières avec Helen, que celle-ci a de nouveau divorcé d’avec Hessel en raison des lois anti-juives qui sévissent en Allemagne. Mais son souci premier, lorsqu’il arrive à la Bastidette le 13 juin 1940, ce sont ses œuvres : ses carnets à Sèvres, ses toiles en Arago et à Sèvres. Il pense les faire transférer en Terre-Neuve ou bien acheter une ferme pour les conserver. Le 24 juillet, il apprend que la maison du Train est occupée par les Allemands et le 28, il leur envoie une lettre de recommandation. A la fin du mois de septembre, Roché décide de rejoindre le camp du Mûrier. Il y retrouve les amis qui partagent leurs préoccupations hindouistes. Les relations avec Denise sont très tendues. Il la laisse au Mûrier pour rallier Nice et s’occuper de la maison de Bala, à Villefranche sur Mer. Il y rejoint des amis, des peintres dont il visite les ateliers. Sans doute a-t-il là une relation féminine. L’un de ses soucis concerne l’occupation allemande et la mise en place du régime de Vichy. Il écoute les nouvelles sur sa petite radio et se demande comment il peut contribuer à la mise en place de ce nouveau régime. A quelques dizaines de kilomètres de là, mais Roché ne le sait pas, Franz Hessel vit ses derniers jours.

 

 

2. La mort de Franz Hessel.

 

 

Les deux amis ne se sont plus vus ni écrit depuis plusieurs années, mais Roché a toujours en lui l’image de celui qui a eu une influence considérable dans sa vie. Et même après sa mort, son rôle sera déterminant.

 

Hessel est resté à Berlin jusqu’en 1938, vivant très pauvrement dans une semi-clandestinité, travaillant toujours pour Ernst Rowohlt. Lorsque celui-ci est contraint de partir, Hessel ne peut plus rester dans sa ville. Il arrive à Paris, juste avant la nuit de Cristal. Il habite avec Helen, et ses enfants : Ulrich qui est étudiant, Kadi qui a pris la nationalité française et vient de réussir le concours de l’Ecole Normale Supérieure. Quand la guerre est déclarée, la famille Hessel va subir toutes les humiliations de la France à l’encontre des juifs allemands ou des opposants au nazisme. Ulrich est interné au stade de Colombes dès septembre 1939. Il est relâché grâce à l’intervention de Gabrielle Buffet. En avril 1940, Franz, Helen et Ulrich quittent Paris et se rendent à Sanary-sur-Mer, dans la villa qu’Aldous Huxley met à leur disposition. Mais ils ne peuvent finalement obtenir de rester dans la maison et emménagent dans un appartement de trois pièces. Stephan, le petit Kadi, est marié et élève officier, il ne partage plus leur vie. Mais les Hessel ne sont pas seuls. La petite commune de Sanary est devenue, depuis 1933, le lieu d’exil de bon nombre d’intellectuels allemands fuyant le nazisme et espérant trouver en France un refuge. Heinrich Mann et Lion Feuchtwanger y résident. Thomas Mann et Bertolt Brecht y séjournent.

 

Le 10 mai 1940, alors que les troupes nazies envahissent le nord de l’Europe, le gouvernement prend une nouvelle mesure d’internement pour les Allemands, les Autrichiens et les ressortissants germanophones d’Europe centrale. Parmi eux, bien entendu, Franz et Ulrich Hessel. La déportation au camp des Milles puis l’invraisemblable périple dans le sud de la France pour revenir au point de départ ont certainement épuisé Franz. Pendant toute sa détention, il ne se départit pas de son attitude introvertie, méditative. Lion Feuchtwanger en a dressé le portrait dans l’autobiographie qu’il consacre à ce triste épisode :

           

            Je me rappelle par exemple un ancien directeur littéraire d’une maison d’édition                                     berlinoise, monsieur H., et son fils. Le père était un petit homme très doux et aimable :                    ni la première Guerre, ni Hitler n’auraient pu changer quoi que ce soit à son                               caractère.(...) Le père était certainement très marqué par les souffrances et les                                  humiliations qu’il subissait dans ce camp d’internement, et il n’a survécu que quelques                       semaines à sa libération[9].

 

En effet, Hessel meurt le 6 janvier 1941, en début d’après-midi, comme il a vécu, sans bruit. L’acte de décès, dressé le même jour, indique qu’il est l’époux de Hélène Anita Grund. L’enterrement réunit la communauté allemande de Sanary, et Stephan, qui n’a pas été fait prisonnier lors de la débâcle.

 

 

L’occupation s’installe, le gouvernement de Vichy aussi. La France, au moins ceux qui ne sont pas des premiers combats, ne s’intéresse pas au sort des émigrés allemands. Elle apprend à vivre coupée en deux, avec les nazis au Nord, le maréchal au Sud. Roché, lui, a choisi le Sud.

 

 

 



[1] Helen Hessel, Journal d’Helen, op.cit., en date du 19 août 1920.

[2] La transcription de François Truffaut, rappelons-le, ne comporte que le Journal, manifestement interrompu à cette époque. Les petits carnets sur lesquels Roché jetait quelques notes chaque jour n’ont pas été dépouillés par nous.

[3] C’est ce qu’indique Jean C .Roché dans un entretien privé. On peut se demander cependant s’il n’y a pas confusion dans les dates et si cette opération n’est pas la même que celle qui a lieu en 1941. Cela pourrait alors expliquer ces mots que Roché note dans son Journal sous les dates des 27, 28 et 29 avril 1941 : « Je fais promenade avec Nadine Thurian, 3 years old daughter of Denise et Jean Thurian ». Denise a-t-elle eu une fille avec son ancien amant ? Ce n’est pas impossible, mais Jean C. Roché dit n’en avoir jamais eu connaissance.

[4] Le mot est de Jean C. Roché.

[5] Cf. les sadous, op.cit. Rappelons que le mot signifie « saints ». Ces hindous ont fait le vœu de renoncer à la société.

[6]Ibid.

[7] Le Phallus, inédit, 1933.

[8] Journal, inédit, en date du 8 avril 1939.

[9] Lion Feuchtwanger, Le diable en France, éd. Belfond. Lion Feuchtwanger écrit ce témoignage sur les conditions de détention au camp des Milles, dès qu’il réussit à gagner, dans des conditions rocambolesques, les USA où le livre paraît pour la première fois en 1942. Sa traduction a paru en 1996, aux éditions Belfond. Contrairement à ce que pense Feuchtwanger, Helen a toujours la nationalité allemande.